Le compteur Linky : ses enjeux industriels et l’alibi de la transition énergétique

Publié par AAVEC le 20 août 2018 dans la catégorie Compteurs Linky

Linky est le nom du compteur électrique communiquant développé par Enedis (anciennement ErDf), principal gestionnaire du réseau électrique de distribution en France. Le déploiement de ce compteur communicant a été inscrit en 2015 dans la loi relative à la « transition énergétique pour la croissance verte ».

Enedis s’est engagé à ce qu’il soit installé dans trente-cinq millions de foyers français à l’horizon 2021. Objectifs affichés : une maîtrise de la consommation facilitée ; un relevé de compteur à distance ; la détection des pannes facilitées et des interventions très réactives, etc [1].

Ce merveilleux compteur devrait donc nous faire rêver à un monde hyperconnecté, donc plus « intelligent ». Et pourtant…

La transition énergétique pour prétexte

Pour commencer, la généralisation du compteur Linky implique la mise au rebut de 35 millions de compteurs en parfait état de marche. Ce non-sens écologique se prolongera et s’aggravera avec un compteur Linky d’une durée de vie moindre [2], dont l’intrication de ses composants rend le recyclage problématique, voire impossible. À cela s’ajoute le risque d’une obsolescence systémique encore plus rapide avec l’accélération numérique de nos sociétés.

Un immense gâchis est donc en cours (près de 11 millions de compteurs déjà installés à fin juin 2018), alors qu’un seul compteur communiquant par immeuble, voire par quartier, aurait été suffisant (cela a été le choix de l’Allemagne).

La transition énergétique n’est donc que le bel atour d’un gigantesque et juteux programme industriel.

Le projet de compteur communicant est né chez Edf en 2004. Et c’est à la date du 13 juillet 2005, avec le décret sur les compteurs dans la loi dite POPE (programme fixant les orientations de la politique énergétique) [3], que peut être fixé le point de départ d’un ambitieux projet industriel – avant donc la Directive européenne de 2006 recommandant le développement de compteurs « intelligents ».

Or l’objectif était exclusivement financier, comme le reconnaissait en 2016 la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC) :

« Le choix [de déployer le compteur communicant Linky] a été fait non pas pour la transition énergétique, mais uniquement pour les investissements sur le réseau. […] Linky va permettre d’économiser directement sur le réseau, d’économiser des investissements sur le réseau, d’économiser des interventions techniques sur le réseau, et de réduire les coûts pour le réseau ». [4]

Encouragé par la Commission de régulation de l’énergie (CRE), le choix du compteur communicant bénéficie des fonds quasi illimités du Turpe [5] pour investir dans la recherche puis dans le déploiement de ce compteur.

Cette situation de quasi-monopole permet à Enedis de faire des économies d’échelle et de procéder à une standardisation du réseau sur l’ensemble du pays. Et plus vite on aura terminé la pose du Linky plus vite on passera à l’étape suivante, celle qui consiste à faire adopter les standards et les normes françaises à l’international sur un marché en pleine expansion (300 millions de compteurs dans le monde en 2017, 1 milliard prévu en 2020).

Et n’oublions pas un autre motif moins avouable : grâce au déploiement du compteur Linky, Enedis, filiale à 100% d’Edf [6], contribue au renflouement d’une maison mère au bord de la faillite [7]… Et ce, avec la bénédiction de l’État.

Voilà pourquoi il faut équiper tous les ménages et pourquoi il faut aller vite.

L’usager devenu consommateur devra se soumettre

Dans le cadre d’un monopole public et régulé, c’est l’offre (le producteur) qui s’adapte à la demande (le consommateur). Ce qui impose de faire fonctionner certains sites de production à puissance réduite pour qu’ils soient en capacité, le moment venu, de répondre aux pics de la demande.

C’est le cas surtout avec les barrages hydrauliques, très souples et très réactifs. Or, le 7 février dernier, le gouvernement Philippe a décidé la privatisation du secteur hydraulique français, lequel représente 12,5 % de la production d’électricité française et 70% des énergies renouvelables. Ainsi, d’ici à 2022, 150 des plus grands barrages – l’équivalent de trois réacteurs nucléaires de nouvelle génération – seront vendus à des opérateurs privés ; les autres seront bradés avant 2050 [8].

Est-il besoin de préciser que les nouveaux propriétaires des centrales hydrauliques, soucieux avant tout de maximiser leurs profits, n’accepteront pas un fonctionnement de leur site à puissance réduite ? Il est à craindre par ailleurs que les centrales hydrauliques ne jouent plus leur rôle de régulateur du niveau des fleuves et des rivières, indispensable pour le refroidissement des centrales nucléaires [9].

Il s’agira par conséquent d’ajuster la demande des usagers à l’offre des opérateurs, ce qui est à l’opposé de ce que l’on attend d’un service public.

Cette logique productiviste au seul profit d’Enedis [10] et des fournisseurs d’électricité implique la soumission de l’usager, et donc la prise de contrôle à distance de sa consommation – ce que permettent les compteurs communicants associés aux objets connectés [11].

Ainsi, les « effacements » techniques – coupures automatiques de certaines consommations pour de courtes périodes (équipements électroménagers considérés comme non vitaux : machine à laver, sèche-linge, lave-vaisselle, par exemple) – permettront de lisser les pics de consommation sans que le consommateur ait son mot à dire ; et la tentation sera grande de spéculer à la hausse des prix. Par ailleurs, la prise de contrôle s’avérera d’autant plus nécessaire avec des énergies de plus en plus intermittentes (c’est le cas des énergies renouvelables).

⇒ Voir à ce sujet l’article de Robin des Toits

Les « potentialités » du compteur communicant Linky

Philipe Monloubou ne s’en cachait pas en 2016 : « Nous sommes déjà, à l’heure où je vous parle, un opérateur de Big Data [12] ». Dans un dossier de presse de 2015, on lisait déjà qu’ErDF (Enedis maintenant) était « aux prémices de l’exploitation de toutes les potentialités de ce compteur : Big data, usages domestiques, objets connectés » [13]. Depuis, Enedis préfère éviter le sujet ou minimiser l’importance des données recueillies ; l’élément de langage aujourd’hui rebattu  par ses missionnaires c’est : « le Linky ne communique qu’une courbe de charge ».

Or, ce n’est pas celle-ci en tant que telle qui intéresse Enedis, mais ce qu’on peut en déduire. La Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) le confirmait dès 2012. Se déclarant particulièrement vigilante s’agissant de la collecte de la courbe de charge, elle convenait qu’une analyse approfondie de cette courbe permettait de déduire de nombreuses informations relatives à la vie privée des usagers (heures de lever et de coucher, périodes d’absence, éventuellement nombre de personnes présentes dans le logement) [14a], sans compter les données fournies par nos objets connectés.

La CNIL a donc considéré que la collecte de la courbe de charge devait être encadrée. Mais les modalités sont relativement complexes et rien ne nous assure qu’elles soient respectées – ce qu’a démontré l’affaire de la société Direct Energie, laquelle a été mise en demeure par la CNIL en mars 2018, en raison d’une absence de consentement à la collecte des données de consommation issues du compteur communicant.

Nous savons d’ailleurs que, tôt ou tard, tous les gouvernements se permettront modifier les règles du jeu si cela peut « libérer la croissance » ou faciliter « l’exécution d’une mission d’intérêt public » [14b] . Et en définitive – à partir des informations que nous lui aurons fournies « à l’insu de notre plein gré » -, c’est le marché qui décidera.

Le véritable bénéficiaire de l’opération ?

Le compteur communicant représente une grande avancée pour les apôtres de la ville intelligente ; l’avenir du produit Linky est prometteur ; les objets connectés sont en pleine expansion… Tout irait donc comme dans le meilleur des mondes.

Mais, abstraction faite des problèmes que pose le déploiement du compteur Linky (sur les plans du droit, de la santé et de la sécurité, des méthodes d’Enedis et de ses sous-traitants…), qu’en est-il pour l’usager-consommateur ?

Prenons par exemple l’argument d’une offre adaptée à notre profil. Le compteur communicant devrait permettre aux fournisseurs de mieux maîtriser notre demande d’énergie en modulant leurs prix « chaque 30 minutes », et ainsi de diversifier leur offre tarifaire [15]… Or il sera quasiment impossible de comparer les offres des différents fournisseurs. C’est ainsi que le Sénat, pour ne citer que lui, « s’est inquiété d’une complexité tarifaire qui ne viserait en fait qu’à augmenter le prix moyen de l’électricité » [16].

Dans ces conditions on peine à trouver quelque avantage économique pour l’usager-consommateur, ce que confirme la Cour des comptes dans son rapport déjà cité du 7 février 2018 [17].

Alain GAGNIEUX

Notes

[1] www.enedis.fr

[2] 40 à 50 ans (parfois 60) pour les anciens compteurs ; moins de 15 ans pour le compteur Linky.

[3] Linky, catalyseur d’angoisses digitales, L’usine nouvelle, 8 juin 2018.

[4] Cité par Nicolas BERARD, Sexy Linky ? Le passager clandestin, 2018, p. 61.

[5] Les tarifs d’utilisation des réseaux publics d’électricité ou TURPE ont été créés en 2000 pour rémunérer le Réseau de Transport d’Électricité (RTE), Enedis (anciennement ERDF) et les entreprises locales de distribution. Ces tarifs visent à compenser les charges d’exploitation, de développement et d’entretien (Wikipédia).

[6] L’État est propriétaire d’Edf à hauteur de 85%.

[7] Justin DELÉPINE, Enedis, la pompe à finances d’EDF, Alternatives Économiques, 31 janvier 2018.

[8] Bertrand ROUZIES, Privatisation des barrages français, un acte de haute trahison, Blog Médiapart, 16 juin 2018.

[9] Bertand ROUZIES, ibid. : On « imagine fort bien à quels types de chantage les nouveaux propriétaires de barrages pourraient se livrer pour augmenter leurs gains au détriment des communs et de la sécurité : rétention jusqu’au seuil de la pénurie pendant les pics de consommation pour faire monter les prix (rien ne l’empêche juridiquement), fin des lâchers d’eau gratuits en fonction des besoins des vallées (loisirs, agriculture), entre autres exemples. Un opérateur privé va-t-il anticiper les sécheresses en réfléchissant à des plans de stockage sur le long terme ? Et quid de la maintenance ? ».

[10] Selon la Cour des comptes (rapport du 7 février 2018), le programme Linky est « un dispositif coûteux pour le consommateur, mais avantageux pour Enedis ».

[11] Exemples d’objets connectés : ordinateurs, smartphones, tablettes, assistant vocaux, box internet et téléviseurs, réfrigérateurs, montres, bracelets « coach de vie », balances, chaudières, volets roulants, portails et portes de garage, alarmes…

[12] Le terme « Big Data » (« mégadonnées » en français) désigne la masse de données numériques, toutes sources confondues, générées par les nouvelles technologies. Stockées dans de gigantesques Data Centers contrôlés par les plus grands acteurs de l’économie numérique, les mégadonnées constituent une manne stratégique et financière considérable.

[13] Dossier de presse ErDF du 9 juillet 2015, p. 6.

[14a] Rapport de la commission extramunicipale de Louveciennes, décembre 2017,  p. 11.

[14b] Ce que prévoit l’article 6 du Règlement général sur la protection des données (RGPD) du 25 mai 2018. À noter aussi qu’un décret du 20 août 2018 autorise le ministre de l’Intérieur à mettre en œuvre un traitement de données personnelles.

[15] Les fournisseurs d’énergie britanniques avouent que les compteurs « intelligents » permettront d’augmenter les prix, Les moutons enragés du 1er août 2018.

[16] Compteur Linky : les raisons inavouables de son déploiement à marche forcée, Journal de l’Insoumission du 12/07/2018.

[17] Rapport de la Cour des comptes du 7 février 2018 – Pour une information plus synthétique : Le compteur Linky ne tient pas ses promesses, La Tribune du 7 février 2018.

D’ailleurs, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) ne disait rien d’autre  en ce qui concerne le nouveau CPL G3 : « la technologie CPL G3 apportera des améliorations significatives pour le gestionnaire de réseau d’électricité sans toutefois comporter de fonctionnalité supplémentaire pour les consommateurs » (cité par Nicolas BERARD, Sexy Linky ?, op. cité, p. 67).

Voir aussi :

♦ Vers une alternative plus humaine et plus environnementale au projet industriel Linky, Patrice GOYAUD, docteur ingénieur en physique, retraité EDF/RTE.

◊◊◊

Thèmes : , , , , ,


Il y a 2 commentaires.

  • Benoît dit :

    merci pour cet article synthétique très bien tourné et très concis.
    je suis membre d’un collectif stop linky depuis près d’un an et « me mets à jour » de temps en temps sur le net et je suis tombé sur votre écrit.

  • Pascal dit :

    Suite au changement de compteur linky, le jour même, mon volet roulant est devenu HS. Enedis n’a rien voulu savoir. Enedis et son prestataire LS services joue sur le fait que je ne peux pas prouver qu’il fonctionnait juste avant l’intervention malgré le certificat du réparateur qui indique que le monteur a grillé suite à une surtension . Ls services (prestataire d’Enedis) est à la fois juge et parti. Ils disent que leur responsabilité dans la panne est impossible techniquement. Bref aucune indemnité et une facture du réparateur de 400 euros ! Je regrette maintenant d’avoir accepté l’installation du linky.
    Je conseillerais à ceux qui souhaitent faire lnstaller leur compteur de constater en faisant une video devant l’installateur du linky que tous les appareils fonctionnent correctement avant son intervention. Je pense que c’est la seule façon de prouver que tous les appareils fonctionnaient avant et encore… Enedis trouvera peut-être autre chose pour ne rien indemniser.
    Autre bizarrerie : La pompe à bassin extérieure s’est remise à fonctionner tout à coup 7 heures après l’installation du nouveau compteur alors qu’elle fonctionne normalement 24H/24 et que je n’ai rien touché.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *