CPL et collecte des données personnelles : ENEDIS ne nous dit pas tout

Publié par AAVEC le 15 octobre 2018 dans la catégorie Compteurs Linky

Note rédigée à partir d’un article du collectif Anti-Linky-Marseille-Centre, ainsi que des commentaires de Patrice Goyaud (ancien ingénieur retraité d’EDF/RTE) [1] et des membres de plusieurs collectifs anti Linky [2].

La courbe de charge, faux prétexte

Pourquoi la société ENEDIS a-t-elle retenu la technologie CPL [3] pour son compteur Linky ?

C’est encore là qu’ENEDIS ne nous dit pas tout, car la CNIL n’a émis des recommandations que sur la courbe de charge, à savoir les puissances globales consommées par les usagers et qui apparaissent sur cette courbe de charge.

Pour la CNIL, la courbe de charge doit être « au pas horaire » ; par conséquent les données globales de consommation entrantes sont relevées toutes les 30 minutes (voire toutes les 10 minutes avec l’accord du client). Pour mesurer ces valeurs de consommation globale (puissance globale, dite « apparente » en kVA, puissance active en KW, et réactive en KVAR [4]), il suffit d’un compteur ordinaire qui va effectuer la mesure instantanée des puissances entrantes (c’est à dire de la puissance instantanée consommée).

Jusque-là, nul besoin d’une technologie CPL. Celle-ci est utilisée lorsque le compteur Linky va envoyer les données de consommation vers le Centre de traitement d’ENEDIS. Dans cette configuration, le signal CPL sera émis depuis l’amont du compteur Linky (c’est à dire côté extérieur) vers le réseau géré par Enedis, c’est à dire jusqu’au concentrateur de quartier.

Pour obtenir la courbe de charge, nul besoin de faire circuler le CPL à l’intérieur de l’habitation

Il est clair qu’une courbe de charge établie par palier horaire n’est guère intéressante en terme de données à exploiter et à revendre – même avec les algorithmes sophistiqués du big data [5]. Mais rien n’est précisé pour d’autres données possibles à collecter, puisque le champ d’application des recommandations de la CNIL ne s’applique qu’aux valeurs de la courbe de charge.

ENEDIS ne devrait utiliser les compteurs qu’à des fins de facturation, toutes autres données que la courbe de charge étant superflues pour l’exercice de sa mission. Or, avec l’émergence de l’économie numérique et du big data vers 2005-2010, les dirigeants d’ENEDIS ont vite compris la formidable manne financière qu’ils pourraient obtenir grâce à la collecte des données des consommations d’usagers – données détaillées jusqu’au niveau de chaque appareil électrique de l’habitation. En effet, lorsqu’un appareil électrique est branché sur le secteur, il émet durant environ 20 secondes des variations transitoires de forte amplitude de ses valeurs de tension, amplitude et puissance jusqu’à quatre fois la valeur nominale en régime stable. Ainsi, chaque type d’appareil a sa propre « signature électrique » au démarrage ou à l’arrêt, identifiable à distance par ENEDIS grâce à ses moyens de traitement des données.

Et pourquoi le compteur Linky n’est-il pas doté d’un filtre ?

Un filtre, quel qu’il soit, ne peut se poser qu’en aval du disjoncteur général d’abonné et non du compteur ; les effets du CPL ne seront donc réduits qu’à l’intérieur du logement de l’usager, avec un taux de réduction en fonction de la qualité du filtre. Mais en aucun cas il ne bloquera le dialogue entre compteur et concentrateur.

Alors pourquoi ne pas avoir constructivement prévu un filtre CPL à l’aval du compteur ?

Parce ça va rapporter « gros ». C’est la raison essentielle pour laquelle cette technologie CPL a été retenue. Car elle seule est à même de recueillir de l’information détaillée issue du comportement d’appareils raccordés au réseau, même s’ils ne sont pas des objets connectés [6].

Ce CPL va circuler librement dans nos fils électriques tel un espion à l’affut de toute donnée électrique exploitable. Or ces données détaillées par appareil, issues de la collecte via le CPL circulant dans l’habitation sont hors du champ des recommandations de la CNIL, notamment celle qui prévoit la possibilité pour l’usager de s’opposer à l’utilisation des données de sa courbe de charge [6bis].

D’autre part, le compteur Linky permet la prise de contrôle des appareils de l’usager pour les augmenter ou diminuer en puissance. Et aussi pour procéder à des « effacements techniques » [7].

Mais en installant un filtre, on bloque ces fonctionnalités, c’est à dire la collecte de nos données personnelles et le contrôle de nos appareils électriques.

En attendant, ENEDIS peut faire ce qu’elle veut de ces données. Ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui d’affirmer que le compteur Linky ne peut collecter ces données détaillées, et que seule la courbe de charge lui importe.

[1] Voir entre autres son article intitulé Le compteur Linky : risques sanitaires, risques électriques, incidents, incendies, s urconsommation

[2] Fil d’actualité du réseau national anti Linky du 10 octobre 2018.

[3] On retient sous l’appellation CPL (Courants Porteurs en Ligne) toute technologie qui vise à faire passer de l’information à bas débit ou haut débit sur les lignes électriques en utilisant des techniques de modulation avancées – Voir aussi l’article Wikipédia.

[4] KW du compteur classique contre KVA du compteur Linky.

[5] Le big data – Littéralement « grosses données », ou mégadonnées, parfois appelées données massives, désigne des ensembles de données devenus si volumineux qu’ils dépassent l’intuition et les capacités humaines d’analyse et même celles des outils informatiques classiques de gestion de base de données ou de l’information (Wikipédia).

[6] Dans la version G3 du compteur Linky, un protocole (appelé IPV6) permet au compteur de communiquer (ou faire communiquer) avec les appareils électriques de la maison (intégrant un modulateur/démodulateur genre puce RFID) et raccordé au 220V-50Hz (Patrice Goyaud).

[6bis] Linky, Gazpar : quelles données sont collectées et transmises par les compteurs communicants ?, CNIL, 15 juin 2018.

[7] En cas de tension sur le réseau électrique, le transporteur de courant (RTE) peut procéder à des « effacements techniques ». Autrement dit, il peut imposer à distance la réduction de la consommation de tels ou tels usagers sur une zone donnée.

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